Quelques exceptions
D’une manière paradoxale, le théâtre classique – et surtout le genre
de la tragédie – place sa modernité dans une transposition des actions
et des sentiments dans un contexte antique. Les pièces doivent le plus
possible puiser dans la mythologie gréco-romaine, les tragédies des
Anciens ou les faits relatés par les historiens grecs et latins. Racine a
plusieurs fois dérogé à ce principe.
L’action des Plaideurs se passe de son temps, puisque c’est une charge contre la justice telle qu’il l’a connue (même si la trame est inspirée des Guêpes d’Aristophane), mais cela est admis dans le registre comique, genre moins noble.
Plus inattendu : l’action de Bajazet a lieu au xviie
siècle, mais en Turquie. Dans sa seconde préface, Racine soutient que
la distance géographique a le même sens que la distance dans le temps
(« On peut dire que le respect qu’on a pour les héros augmente à mesure
qu’ils s’éloignent de nous [… ] L’éloignement des pays répare en quelque
sorte la trop grande proximité des temps »). Enfin, les deux tragédies
tardives, Esther et Athalie, ont prennent leurs sources dans les « Saintes Écritures » – ce qui est une autre forme d’éloignement.
Sous le masque de l'Antiquité gréco-romaine
L’Antiquité reste dominante. Cette Histoire ancienne, et ses auteurs
– historiens et dramaturges,- Racine les connaît parfaitement. Dans
les préfaces de ses pièces, il dispute à distance avec ceux qui
contestent telle ou telle transposition et les contredit avec une
imparable érudition. Si l’on examine les sujets des huit pièces
« antiques », on constate que l’histoire et la mythologie grecque
l’emportent, de peu, sur les sujets romains. Quatre pièces,
la Thébaïde (qui s’inspire du mythe d’Antigone et de ses frères),
Andromaque,
Iphigénie et
Phèdre suivent d’assez près des sujets traités par les grands auteurs grecs.
Alexandre le Grand
relève, comme son titre l’indique, de l’histoire hellénique. En
relation avec l’histoire romaine, il ne reste que trois œuvres,
Britannicus,
Bérénice et
Mithridate.
Vu sous cet angle, le théâtre de Racine serait
plus grec que romain. Mais les deux inspirations se rejoignent dans une
même vision poétique du passé, un temps à la fois réel et idéalisé,
authentique et imaginaire où l’on peut à la fois interroger l’Histoire
et transposer le présent d’une façon masquée.
D’une façon indirecte, Racine, dans sa préface à Iphigénie,
reconnaît que l’Antiquité recèle une traduction de l’actualité : « J’ai
reconnu avec plaisir, par l’effet qu’a produit sur notre théâtre, tout
ce que j’ai imité ou d’Homère ou d’Euripide, que le bon sens et la
raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s’est
trouvé conforme à celui d’Athènes. Mes spectateurs ont été émus des
mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la
Grèce. » Les contemporains de Racine y voyaient même parfois des allusions transparentes à des personnages de la Cour…
2. 4 La passion mise à nu
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